À la lumière des récents appels du gouvernement et de la société civile à examiner systématiquement l’intolérance religieuse au Canada, il est important d’examiner le rôle que jouent les lois.

Publié à l’origine par TVO ici, cet éditorial de la directrice exécutive Sukanya Pillay a été écrit quelques jours seulement après l’attentat terroriste contre une mosquée de Québec le 29 janvier 2017, et examine le rôle de la discrimination systémique dans les lois et les projets de loi.

Les Canadiens sont choqués et en deuil après la fusillade de dimanche dans une mosquée de Québec qui a tué six personnes et blessé au moins une douzaine d’autres, tous musulmans, alors qu’ils priaient du soir.

Le premier ministre Justin Trudeau a qualifié cela d’« acte de terrorisme » et, dans une déclaration publique lundi, a déclaré que tous les Canadiens soutiennent les musulmans canadiens. Les premiers rapports indiquent qu’il s’agissait d’une attaque ciblée contre des musulmans, et que le suspect était influencé par le nationalisme blanc. Bien que nous ne puissions rien dire de définitif sur le tireur présumé ou ses motivations avant le procès, nous devons examiner le contexte politique et social plus large dans lequel cette attaque a eu lieu.

Cet acte odieux est survenu à la fin d’un week-end d’indignation face au décret exécutif de Donald Trump — l’« interdiction musulmane » — visant les immigrants et réfugiés provenant de sept pays à majorité musulmane. Mais les Canadiens ne peuvent pas simplement regarder ailleurs pour essayer d’expliquer la normalisation ouverte du racisme qui s’installe actuellement. Nous devons examiner honnêtement comment nous avons contribué à l’islamophobie et ce que nous pouvons faire pour l’arrêter.

Au cours des trois dernières années seulement, plusieurs lois, projets de loi et politiques fédéraux et provinciaux ont sans doute favorisé la discrimination envers les musulmans au Canada.

En 2014, le gouvernement fédéral a adopté une loi — le projet de loi C-24 : Loi sur le renforcement de la citoyenneté canadienne — qui a effectivement créé des citoyens de deuxième classe, permettant au Canada de retirer la citoyenneté aux personnes qui étaient doubles citoyennes, immigrantes déterrées ou admissibles à la citoyenneté d’un autre pays (par exemple, si l’un de leurs parents est né dans un pays étranger qui permet la citoyenneté aux enfants nés à l’étranger). Apparemment, la loi visait ceux qui avaient commis des fraudes ou des crimes contre la sécurité nationale, mais la peine appropriée dans ces cas serait une condamnation criminelle : retirer la citoyenneté est incompatible avec les protections démocratiques de l’égalité du Canada. Les groupes de la société civile et les observateurs politiques craignaient que les musulmans ne soient ciblés en vertu de cette loi, au nom de la sécurité nationale.

En 2016, le nouveau gouvernement libéral a présenté le projet de loi C-6 pour abroger ces dispositions; elle a été adoptée à la Chambre et est maintenant en cours d’examen du Sénat. Bien que l’abrogation soit attendue à adopter, l’introduction de la loi en premier lieu a envoyé un message dangereux : tous les citoyens n’étaient pas aussi dignes de confiance, ni aussi en sécurité, que leurs compatriotes.

En juin 2015, le gouvernement fédéral a enchaîné avec la Loi sur la tolérance zéro envers les pratiques culturelles barbares, avec pour objectifs déclarés de criminaliser le mariage forcé, la polygamie et les « crimes d’honneur ». Les défenseurs œuvrant sur ces questions ont dénoncé l’efficacité des dispositions sur le mariage forcé. Et les crimes d’honneur et la polygamie étaient déjà des crimes au Canada. Le titre et la rhétorique utilisés par le gouvernement pour discuter de la loi étaient considérés comme incendiaires et principalement destinés aux musulmans.

Également sur la liste : la Loi fédérale sur l’antiterrorisme, le projet de loi C-51, que l’Association canadienne des libertés civiles, en collaboration avec Journalistes canadiens pour la liberté d’expression, conteste actuellement comme étant inconstitutionnel devant la Cour supérieure de l’Ontario. Elle a introduit une série de nouveaux pouvoirs vastes et inutiles, tels que l’augmentation des pouvoirs du SCRS en matière de perturbation au Canada ou à l’étranger, ainsi qu’un nouveau système de liste d’exclusion aérienne sans dispositions adéquates de procédure régulière. Mais les lois canadiennes étaient déjà solides, et le gouvernement n’a présenté aucune preuve que des incidents comme les attentats terroristes de 2014 au Québec et sur la Colline du Parlement soient dus à des lacunes législatives. De plus, les nouvelles lois ne prévoient pas de garanties adéquates pour empêcher les fonctionnaires d’abuser de leurs pouvoirs étendus. En conséquence, des musulmans canadiens innocents déclarent se sentir injustement stigmatisés et ciblés comme suspects ou sympathisants terroristes.

Plus récemment, Kellie Leitch, qui se présente maintenant à la direction des conservateurs fédéraux, a demandé que tous les nouveaux immigrants et réfugiés soient examinés pour leurs « valeurs canadiennes » et a proposé une « ligne de signalement » pour dénoncer des personnes ayant des valeurs non canadiennes.

Ce n’est pas une question partisane, et elle n’est pas uniquement fédérale — ni limitée aux communautés musulmanes.

Le gouvernement libéral actuel n’a toujours pas abrogé les sections problématiques du projet de loi C-51, comme il l’avait promis lors de la dernière campagne électorale. Elle a peu fait pour remédier aux injustices que les communautés des Premières Nations continuent de subir, détaillée de façon exhaustive dans le rapport de la Commission vérité et réconciliation, et elle — tout comme les gouvernements provinciaux — n’a pas réussi à répondre aux conditions de crise auxquelles de nombreuses communautés des Premières Nations dans les réserves font encore face. Les enfants noirs à Toronto sont surreprésentés dans les dossiers d’aide à l’enfance. Les Canadiens noirs et autochtones sont largement surreprésentés dans les prisons canadiennes. Ces deux groupes sont aussi les plus vulnérables à des pratiques telles que l’isolement cellulaire en prison.

Lorsque les plus hautes figures politiques de notre pays distinguent différents groupes de citoyens, ou lorsqu’elles ne défendent pas les personnes qu’elles représentent, cela mine la tolérance du Canada et normalise la discrimination.

Au Québec, le port de vêtements religieux, y compris le hijab et le niqab par les femmes musulmanes, fait l’objet de débats depuis des années, malgré les protections de la liberté de religion, de la liberté d’expression et du droit à l’égalité incluses à la fois dans la Charte canadienne des droits et libertés et la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. En 2015, la province a réintroduit un projet de loi, la Charte des valeurs du Québec, qui exige essentiellement que les femmes musulmanes enlèvent leurs couvre-visages et couvre-chefs si elles veulent travailler dans le secteur public ou interagir avec des fonctionnaires — au nom de la neutralité gouvernementale en ce qui concerne les questions religieuses.

Bien que ces mesures aient été décrites comme la promotion de l’égalité des femmes, le fait de dire à une femme ce qu’elle peut ou ne peut pas porter, et de la forcer à choisir entre ses croyances religieuses et son emploi ou ses interactions avec son gouvernement, cela fait tout le contraire. Cela ne protège en rien leurs libertés fondamentales de religion et d’expression. Et tel qu’il est rédigé, il cible particulièrement les femmes musulmanes. (D’autres religions ont prescrit des vêtements — comme les habits portés par certaines religieuses — mais ces formes vestimentaires ne sont pas incluses dans l’interdiction proposée.)

Les femmes ont dû aller devant les tribunaux pour défendre leur droit de porter un voile facial en cour et de le porter lors de leurs serments de citoyenneté, bien que ce soient des situations où l’identité peut clairement être établie. En Alberta, une école a refusé d’offrir aux élèves musulmans un espace pour s’engager dans une « prière ouverte sur le campus », jusqu’à ce que la Commission albertaine des droits de la personne déclare l’école coupable de discrimination religieuse. Cette décision a été confirmée par la Cour de la Queen’s Bench de l’Alberta, mais l’école fait actuellement appel de cette décision.

Les violations des droits humains ne se produisent pas dans le vide. Les préjugés non plus. Et bien que ces lois et politiques, ainsi que les personnes qui les ont adoptées, ne soient pas responsables des crimes haineux, y compris potentiellement la fusillade de Québec, ils sont responsables de la création d’un climat où les préjugés sont tolérés et perpétués.

Le Canada ne devrait pas tolérer les lois et pratiques qui permettent, encouragent ou cautionnent les violations des droits à l’égalité et des libertés fondamentales. Le Canada ne devrait pas tolérer les lois et politiques qui nuisent de manière disproportionnée et violent les droits de certains segments de notre population. Et les Canadiens ne peuvent pas se permettre d’être complaisants face au fait que ces violations se produisent ici et maintenant — pas seulement ailleurs, ni seulement dans notre histoire.

À propos de l’Association canadienne des libertés civiles

La CCLA est une organisation indépendante à but non lucratif avec des partisans de partout au pays. Fondée en 1964, la CCLA est une organisation nationale de défense des droits humains engagée à défendre les droits, la dignité, la sécurité et les libertés de toutes les personnes au Canada.

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